2046 – Un écran de temps

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« Le seul bien que je possède, c’est du temps. Ce temps, il faut bien l’occuper. » Cette phrase du personnage principal Chow Mo Wan pourrait être prononcée par le réalisateur lui-même. Il fait du film un écrin de temps qu’il occupe par des tableaux soigneusement composés. L’écoulement des heures, la mémoire, la nostalgie d’un souvenir sont autant de thèmes du scénario que Wong Kar Waï arrive à matérialiser par l’image.

Chow Mo Wan est un journaliste arrivé à Hong Kong pour fuir la déception amoureuse vécue à Singapour dans un film précédent du réalisateur : In the mood for love. Il commence l’écriture d’un roman de science-fiction qui portera le titre 2046, et pour cause : il s’agit du numéro de chambre dans laquelle il retrouvait autrefois son amour. À travers la fiction, il explore ses propres expériences sentimentales, tâchant d’expliquer ce que le temps fait à ses relations. À Hong Kong, il se retrouve au milieu d’une danse de femmes qui le projettent dans son propre passé ou dans le futur de son roman. Le film va et vient ainsi entre les nappes temporelles, une séquence en entraînant une autre au rythme de la conscience du narrateur. Ce dernier crée un fil qui prétend nous conduire au cœur du labyrinthe déroutant des souvenirs sans jamais tout à fait nous rattacher à une chronologie précise. Ce flottement montre que nous ne rattrapons jamais tout à fait le temps, nous ne faisons que nous perdre dans notre mémoire. Des ralentis, de longs plans, la longévité même du format panavision aide Wong Kar Waï à illustrer l’effort de l’homme pour ralentir le temps, le soumettre à notre force.

Mais cette réflexion sur le temps ne pourrait presque sembler qu’un prétexte au réalisateur pour composer des images, travailler la texture et les couleurs. Une symphonie de couleurs qu’il est réducteur bien qu’évocateur de poser ainsi : Rouge, lascivité et langueur. Vert, réalité mêlée d’espoir. Bleu, nostalgie et souvenirs. Chaque plan est un cadre pour un autre cadre, jusqu’à devenir cette fenêtre qui met en valeur les acteurs et surtout les actrices. Les personnages sont malmenés par la caméra qui les pousse au bord du cadre comme au bord du précipice, leurs corps sont tronqués, ils se trouvent parfois réduits à une voix. Mais s’ils sont malmenés, c’est pour mieux saisir ces émotions qu’ils essaient de cacher. Ils sont à leur tour victimes du voyeurisme qu’eux-mêmes pratiquent. Le sur cadrage étouffe et embellit ainsi les êtres, qui deviennent comme les sujets de tableaux.

Il semble que le film veuille atteindre ou au moins effleurer cette immobilité picturale, jusqu’à ce que le cinéma réussisse là où l’homme échoue : le film se fige, le temps s’arrête.


Bande annonce:


2046
Hong-Kong – 2004
Date sortie: 20 octobre 2004
Durée: 2h09
Scénario et réalisation : Wong Kar-Wai
Interprétation: Tony Leung Chiu-wai, Zhang Ziyi, Gong Li, Takuya Kimura, Faye Wong, Carina Lau, Chang Chen, Wang Sum, Siu Ping-lam, Maggie Cheung, Thongchai McIntyre et Jie Dong.
Directeurs de la photographie : Christopher Doyle, Kwan Pung-leung et Lai Yiu-fai
Montage, décors, costumes : William Chang
Musique : Peer Raben, Shigeru Umebayashi et Vincenzo Bellini.
Production : Wong Kar-wai, Eric Heumann, Amedeo Pagani et Marc Sillam
Distributeur: Ocean films