Juste la fin du monde – L’étouffante déroute

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Xavier Dolan tenant une cadence de réalisation ayant de quoi impressionner (6 films en 8 ans) revient donc avec une adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde. Depuis son entrée fracassante à la Quinzaine des réalisateurs en 2009 avec J’ai tué ma mère, le jeune homme de 27 ans agace autant qu’il fascine, que ce soit à propos de l’esthétique de ses films, ou plus superficiellement de ses déclarations et sa personnalité, avec des arguments plus ou moins légitimes de part et d’autre. On peut aussi considérer que ce dernier aspect (à moins qu’il ne soulève des débats éthiques importants) n’a aucune espèce d’importance sauf à être dans un rapport bassement passionnel avec le créateur du film. Il ne faut donc ni le sanctuariser, ni le condamner si tôt, et laisser le bilan pour quand l’heure viendra. On peut en cependant légitimement se concentrer sur ses films, leurs esthétiques, leurs discours, et en débattre, tant la matière en présence est riche. Chacun de ses films est effectivement un tourbillon émotionnel, où le sujet intime et le style haut en couleurs fusionnent souvent pour former un ensemble d’une grande beauté terriblement efficace à la portée universelle, dont on ne sort jamais indifférent.

Mais qu’en est-il cette fois-ci ? L’histoire est simple : Louis (Gaspard Ulliel) se sachant malade vient visiter le temps d’un week-end sa famille qu’il n’a pas vu depuis 12 ans pour leur annoncer sa mort prochaine. De celle-ci dont le père est décédé, il ne reste que sa mère (Nathalie Baye) qui se maquille à outrance en l’attendant impatiemment, sa jeune sœur Suzanne (Léa Seydoux) qui l’a peu connu, son grand frère Antoine (Vincent Cassel) colérique et réticent à sa venue, et Catherine (Marion Cotillard) la femme apparemment timide et bégayante de ce dernier. En préambule de ce huis-clos, l’on retrouve Louis dans l’avion qui l’y mène. Dans le calme régnant, le visage distinctement marqué par la fatigue, il se prend au jeu de l’enfant derrière son siège qui le taquine gentiment en lui cachant la vue avec ses mains (une image reprise pour l’affiche). Une introduction presque anecdotique qui installe une relative sympathie pour le personnage principal dont la voix en off présage quant à elle la tempête en présentant la situation dramatique à venir. Un générique tape-à-l’œil, dans lequel des silhouettes floues s’entrecroisent dans un espace surexposé, aux allures cliniques et froides dignes des pires publicités aseptisées, tranche alors radicalement avec ce début comme un premier indice de la déroute formelle du réalisateur.

Secret de polichinelle pour qui connaît la pièce ou a même lu des entretins de Dolan, le personnage de Louis repartira sans rien avoir dit aux autres. Incapable pour lui de formuler cette nouvelle ou incapacité de son entourage à la recevoir, la mise en scène est toute vouée à la représentation de l’incommunicabilité dominante. Se succèdent ainsi des gros plans sur leurs visages (dont on ne sort qu’à quelques rares exceptions), isolant spatialement et symboliquement les personnages les uns des autres, teintés d’une photographie très chaude et saturée. L’oppression visuelle se prolonge auditivement puisque les dialogues vont sans relâche dans un mode qui relève plus de la réaction que de l’échange. Chaque personnage a d’ailleurs droit à son monologue. La musique composée pour le film finit d’alourdir à outrance le tout ; une manie au soulignement grossier amorcée sans complexe à partir de Tom à la ferme et déjà discrètement visible dans Mommy. L’utilisation des chansons et musiques préexistantes étaient autrefois du plus bel effet, dans les moments émotionnellement et formellement à l’apogée, justement parce qu’elles contrastaient avec des séquences dont elles étaient absentes alors que tout est en revanche ici tristement homogène. Cela fait sens et on peut comprendre l’intention, censée être en adéquation avec le sujet, mais la surenchère ostentatoire étouffe plus qu’elle n’invite. Cette incommunicabilité des personnages se confond alors regrettablement avec l’énonciation du film bien que relevant de régimes différents.

Cette perméabilité n’offrant guère de liberté, il ne reste donc qu’à observer ces visages en tentant laborieusement de se concentrer sur leur caractérisation psychologique. On pouvait avoir peur du casting, composé uniquement d’acteurs importants. Le fait est qu’ils sont tous bons et justes dans le rôle qui leur est attribué. Leurs efforts individuels ne suffisent pourtant pas à faire émerger une cohésion, et l’écueil redouté est là : la dramaturgie est sacrifiée au bénéfice d’une compile de têtes d’affiche.

Tout n’est pourtant pas si différent du reste de la filmographie du québécois. On lui concède toujours autant ce talent à capturer avec acuité les réactions sur les visages de ses acteurs, ou montrer avec pertinence les moments grinçants et sensibles qui rythment en lame de fond la vie de famille. Il reconduit ce qui commence à devenir d’incontournables motifs : les regards inquisiteurs de passants, les chansons populaires voire kitchs (Dragostea din tei de O-zone remplace cette fois-ci Céline Dion) ou les face-à-face intenses à la verve millimétrée. Ce dernier aspect est sûrement l’un de ceux qui fonctionne le plus : Nathalie Baye semble réendosser son rôle de mère intransigeante qu’elle interprétait dans Laurence Anyways lors de la séquence mémorable de la cuisine, ici isolée avec Louis dans l’abri de jardin. Elle tient également à raconter ses dimanches pareillement à Steve qui insistait capricieusement pour raconter « son histoire » dans Mommy. Les règlements de compte ont en outre bien sûr lieu lors de virées en voiture à l’instar de celui qu’on les deux frères, seuls à quitter la maison. Les flash-back sont enfin toujours sur le fil de la mièvrerie sans ne jamais y basculer, contenant une fugace mais véritable charge émotive. Lorsque Louis explore par exemple le sous-sol et tombe sur le matelas de sa jeunesse, une respiration le propulse dans le souvenir enjolivé d’une aventure avec son voisin « joli cœur », celui-là même dont Antoine lui annoncera sans détours la mort récente des suites d’un « cancer ».

Le film défile donc globalement sans grande saveur jusqu’à la fin. Une fin où tout se bouleverse d’un coup. Louis s’apprêtant à faire sa révélation est coupé dans son élan par Antoine, feignant que son frère doive partir d’urgence pour un rendez-vous. Les autres ne comprennent pas, crient, s’en prennent à Antoine. Louis ne dément pas. Déportés rapidement de la terrasse au hall d’entrée, Louis y est artificiellement laissé seul, baigné dans une lumière orange criarde. Plus personne n’est là pour le conduire à l’aéroport, et dans un étonnant moment de flottement, chacun s’en va. Ils quittent – serait-on tentés de dire – les planches, et retournent en coulisse. Une théâtralité artificielle qui sort brutalement de la diégèse. Louis sort alors par la porte d’entrée dans l’axe du plan pour rejoindre un hors-champ invisible ressemblant étrangement à celui de Mommy. Un point de fuite, lieu d’une mort certaine, qui aurait été suffisamment chargé de sens s’il n’était pas affreusement appuyé par un autre symbole. Un oiseau sort comme par magie d’une pendule à coucou, vole frénétiquement ne sachant trouver une issue pour finir par se cogner et agoniser sur le sol à l’endroit où se tenait Louis. Peut-être plus que l’idée de l’oiseau mort (non, il respire encore, mais difficilement), c’est le mouvement de caméra qui l’accompagne : un travelling vertical le montre avec insistance, prenant tristement le spectateur en otage. Juste la fin du monde marque ainsi un tournant certain dans la filmographie de Dolan, tout d’abord parce que le réalisateur ne parvient pas à insuffler l’ampleur dramaturgique et la dimension tragique dont il connaissait autrefois la recette, pour dériver vers un petit drame familial sans envergure. Le terreau était pourtant favorable, mais peut-être n’est-il pas à l’aise dans l’exercice d’adaptations d’œuvres qui ne sont pas de lui, comme pour Tom à la ferme, réussi mais qui restait un exercice de genre. Bien sûr, le sujet de cet homme malade qui n’arrive pas à annoncer à sa famille qu’il va mourir émeut, mais c’est à Jean-Luc Lagarce que le mérite revient, pas au film, qui freine même toute empathie. Le tableau est froid, trop visiblement démonstratif et manque de générosité pour pencher du côté d’un éventuel mélodrame.

Perdu au milieu de ce tourbillon cacophonique, un aspect mérite toutefois d’être souligné. S’il n’y avait qu’une chose à retenir, ce serait peut-être une hypothèse concernant le personnage d’Antoine, superbement interprété par Vincent Cassel. Moins remarqué, le grand frère est ostracisé par sa famille avec la même intensité que Louis est attendu comme le fils prodigue. Lui est celui qui crie, le colérique, celui resté là où il a grandi, tandis que son frère gay, différent, artiste, est parti à la ville se réaliser. Le film se dessine alors comme le portait quasiment invisible et pourtant palpable de cette fratrie passionnément antagoniste. S’il le coupe incessamment et rudement pour ne pas qu’il parle, que ce soit dans la voiture ou à table, c’est certainement que celui qu’on croyait le plus bête et le moins sensible a en vérité tout compris. S’il le pousse à partir à la fin en criant et en le menaçant, c’est peut-être pour protéger l’image que son petit frère a auprès des autres, en se sacrifiant et maintenant le rôle de méchant qui lui est depuis toujours attribué. C’est d’ailleurs le seul membre de la famille qui a droit à un flash-back, représentant le souvenir flou de Louis qui petit, jouait sur les épaules de son grand frère torse nu. S’il ne se dégage aucune véritable ambiguïté de cette séquence (pareillement que le baiser du fils à sa mère dans Mommy n’a aucun sens véritable), elle est un indice des liens forts qui les unissent silencieusement. On le sait depuis son tout premier film, chez Dolan, il réside au cœur de la plus grande violence familiale, une déclaration d’amour inexprimée. Un éclairage sur cette relation qui a potentiellement de quoi, si ce n’est attendrir, tempérer le jugement radical que l’on peut se faire de l’ensemble, sans pour autant parvenir à le rattraper, dans la chute incompréhensible qui s’assimile à celle, inéluctable, de son protagoniste.


Bande annonce:


Juste la fin du monde
Canada (Québec) – 2016
Date de sortie : 20 septembre 2016
Durée : 1h39
Réalisation et scénario : Xavier Dolan
D’après la pièce Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce
Interprétation : Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Marion Cotillard.
Image : André Turpin
Musique : Gabriel Yared
Décors : Colombe Raby
Costumes : Xavier Dolan
Son : Sylvain Brassard
Montage : Xavier Dolan
Producteurs : Nancy Grant, Xavier Dolan, Sylvain Corbeil, Nathanaël Karmitz, Elisha Karmitz et Michel Merkt
Production: MK2 Productions, Téléfilm Canada, Sons of Manual
Distributeur : Diaphana