La communauté – Leitmotiv ou faux semblant?

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Le dernier long métrage du réalisateur danois, Thomas Vinterberg, est loin des préceptes du Dogme qui lui valurent acclamations et exclamations pour Festen (dîner de famille). Mais c’est bien connu, on revient toujours sur les lieux du crime d’une façon ou d’une autre, aussi subtilement qu’on puisse s’y prendre. Ne serait-ce par l’omniprésence d’une idée, ici, celle de la communauté, allant jusqu’à prêter son nom au titre même du film.

Dans Festen, Christian, le fils aîné, dévoile devant des invités conviés à fêter l’anniversaire de son père, que celui-ci les a violés, lui et sa sœur jumelle, pendant leur enfance. Dans La Chasse, Lukas, interprété par le charismatique Mads Mikkelsen, est accusé à tort de pédophilie, d’abord par la petite Klara, la fille de son meilleur ami, puis par toute le village c’est-à-dire la communauté. Dans le film éponyme, Anna, Erik, et leur fille Freja, décident d’aménager la maison d’enfance d’Erik et d’y vivre avec quelques amis en collectivité. Erik, professeur d’architecture à la fac, entame une relation avec Emma, l’une de ses étudiantes. Ce n’est pas seulement le couple qui est menacé de se briser mais l’esprit même de la communauté, sa continuité.

L’élément sexuel, viol, présumé pédophilie et adultère, assez fort pour déclencher un scandale et ébranler les fondements de ce qui se pensait solide, permet de questionner le fonctionnement de la communauté, son rôle de refuge ou de rejet (La chasse) ou bien son non-rôle, de simple témoin et de spectateur (Festen et La communauté). Car dans ces deux derniers films, il revient finalement à la communauté qu’est la famille (la sœur morte dans le premier et Freja dans le second), de trancher la question : qui doit partir pour que la communauté, la petite et par extension la grande, puisse être sauvée?

Vinterberg utilise un dispositif assez théâtral pour exposer les conflits et les rapports de force à l’intérieur de la communauté : des scènes de repas. Se crée ainsi un espace clos, où on peut difficilement échapper à l’énergie du groupe, qu’il s’agisse de la joie presque euphorique ou de la colère allant jusqu’à l’hystérie. C’est le lieu de la convivialité mais aussi celui des règlements de compte. Vinterberg adapte sa caméra, comme un personnage supplémentaire, à chaque situation et à chaque ambiance. À celle de la convivialité correspond une caméra fluide, rapide et un cadrage instable, alors qu’à celle de la colère s’accorde une caméra apaisée, parfois en suspens, s’attardant un peu plus sur les visages gênés, tristes, en colère et ahuris des présents, donnant une variété d’expressions, intensifiées par l’usage du gros plan et le jeu remarquable des acteurs.

Ce passage d’insouciance, de bonheur, parfois fausse, qui par un coup de théâtre vire au désarroi et à la colère, à l’image d’un abcès qui éclate, constitue la structure du film dans son ensemble. Anna Muller incarnée par Tryne Dyrholm, présentatrice vedette depuis des années aux infos, aime son mari, Erik (Ulrich Thomsen). Mais elle s’ennuie malgré tout dans sa vie de couple. Pour vaincre ce diable qu’est l’ennui, elle lance l’idée de la communauté, presque à l’insu de son époux. Dès le début, le film est porteur d’indices sur la fragilité naissante du couple, en proie aux déboires économiques. Après quelques scènes d’effusions amoureuses, Anna et Erik sont séparés à l’intérieur du même plan : elle, dans la salle de bain et lui sur le lit, séparé par un demi mur qui coupe l’espace en deux. Anna expose son idée de la communauté, qu’elle a par ailleurs mise en marche au préalable, en appelant Ole, un de leurs amis, avant l’accord définitif de son mari. Plus tard, pendant le premier repas au sein de la communauté, Erik dans un champ-contrechamp essaye d’entamer une conversation avec Anna. Mais sa voix se perd dans le brouhaha collectif et la tentative de communication est avortée. Finalement, la séparation cinématographique est à son comble : par un effet de montage parallèle, nous sont montrés à tour de rôle, Erik d’une part et Anna de l’autre, sur le chemin du travail. Scènes qui suivent : la rencontre d’Erik avec sa jeune étudiante, Emma. On s’y attendait presque.

L’adultère, découverte par Freja puis avoué par Erik, n’est contestée ni par la communauté ni par Anna. Ce conflit qui s’immisce dans l’intrigue ne semble pas tant cibler le comportement du premier que la réaction du second. L’entrée en scène de la jeune et belle Emma, qui n’est pas sans ressemblance avec Anna ou bien à ce qu’elle fut jadis, amène Anna à une prise de conscience amère : le passage du temps et son usure. La vieillesse.

Si la jeune femme qui prend la place de celle plus âgée, rappelle All About Eve de Joseph Mankiewicz, le temps, lui, est un sujet proprement tchekhovien. Il se traduit chez le dramaturge comme chez le cinéaste par une introspection. Celle, intérieur, révélatrice de l’amour profond qu’Anna voue à son mari et qui justifie sa proposition d’aménagement du nouveau couple à la maison. Et celle, extérieur, proprement physique, qui se manifeste à l’écran par la lourdeur du corps d’Anna et l’hébétude de ses sens. Mais c’est dans les plans où le personnage se scrute dans la transparence d’un miroir, que le regard sur soi est à son apogée. Car Anna aura beau tenter de ne pas perdre la face, elle ne réussira pas. Comme si l’usage à outrance de gros plan sur son visage (à quelques secondes de passage à l’antenne lors de sa dernière présentation télévisée), procédé exacerbé par un morcellement, prenant chaque parcelle faciale en otage, visait non seulement à faire éclater la vérité, mais à restituer le regard porté sur elle. Faute de ne plus être regardée par Erik, elle le sera davantage par une autre communauté plus grande : le public.

Tout compte fait, on se demande quel est le vrai sujet du film. S’agit-il d’une communauté qui apparaît progressivement, par bribe, notamment dans la deuxième partie du film, se déresponsabilisant de la décision finale qu’elle lègue à la famille ou l’histoire d’une femme amoureuse, qui une fois confrontée à l’infidélité de son mari, questionne sa légitimité dans sa vie de couple et sur le plateau ? Un peu à l’image de Gena Rowlands dans Opening Night de Cassavetes. Mais là où Cassavetes se consacre pleinement à son personnage principal, Myrtle Gordon, et sonde en profondeur ses incertitudes et ses peurs pour finalement la faire sortir de ce labyrinthe d’interrogations en beauté, Vinterberg fait le choix d’un détour, nous faisant un peu miroiter avec le thème de la communauté, (titre qui s’avère à moitié trompeur) pour s’occuper d’un autre sujet, et pourquoi pas si la fin du film n’était pas un tant soit peu bâclée. La sentence finale lancée par Fredja, décidant du départ de sa mère, devant les regards ahuris des autres membres de la communauté ainsi que l’ambiance subitement sympathique et amicale des dernières scènes, semblent peu crédibles et trop faciles. Dommage, nous restons un peu sur notre faim.


Bande annonce:


La communauté (Kollektivet)
Danemark – 2016
Date de sortie : 18 janvier 2017
Durée : 1h30
Réalisation : Thomas Vinterberg
Scénario : Thomas Vinterberg et Tobias Lindholm
Interprétation: Ulrich Thomsen : Erik, Fares Fares : Allon, Trine Dyrholm : Anna, Julie Agnete Vang : Mona, Lars Ranthe : Ole, Ole Dupont : gentleman, Helene Reingaard Neumann : Emma, Mads Reuther : Jesper, Magnus Millang : Steffen, Lise Koefoed : maquilleur, Adam Fischer : étudiant en architecture, Anne Gry Henningsen : Ditte, Oliver Methling Søndergaard : Johannes, Jacob Højlev Jørgensen : la juge, Jytte Kvinesdal : Kirsten.
Directeur de la photographie: Jesper Tøffner
Montage: Anne Østerud et Janus Billeskov
Producteur: Niels Sejer
Costumes: Ellen LensMusique Fons Merkies
Distribution: Le Pacte