La forêt de quinconces – Allant vers des sentiments

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Avec son premier film La forêt de Quinconce, Grégoire Leprince-Ringuet semble vouloir continuer le travail entrepris par Christophe Honoré consistant à lier littérature et cinéma. Ainsi, lorsque ce dernier choisissait d’adapter La princesse de Clèves à l’écran, en situant l’histoire dans le monde contemporain d’un lycée parisien, on ne peut s’empêcher de penser à l’influence d’un tel projet sur l’acteur-réalisateur. C’est effectivement dans La belle personne sorti en 2008 qu’il tenait à merveille le rôle tragique d’un jeune amoureux éconduit à la mélancolie romantique.

En choisissant avec audace de proposer un film en vers qui a décontenancé de nombreux producteurs et déclenché plusieurs refus, Grégoire Leprince-Ringuet écrit un scénario à l’intrigue amoureuse plutôt simple, mettant en scène un jeune homme nommé Paul, quitté par sa fiancée Ondine (Amandine Truffy) après une longue relation. Se promettant de ne plus aimer, il croise alors Camille par hasard dans le métro (Pauline Caupenne), décidant d’abord de la suivre jusqu’à ce qu’elle le remarque et qu’une relation se tisse entre eux. Il a pour dessein de la délaisser pour la faire souffrir, mais Camille l’ensorcelle pour qu’il lui appartienne. Paul est soudain partagé entre son amour pour Camille et les sentiments qui lui restent encore pour Ondine.

Le film est empreint d’un aspect légèrement fantastique et surtout très poétique, et malgré son incursion dans le conte, il ne recourt curieusement pas aux effets spéciaux. La réalisation virtuose reposant sur une esthétique plutôt aboutie permet de contrebalancer ce pari risqué. Lors de scènes dans les coulisses d’un théâtre où un collier d’or permet à Camille d’envoûter Paul, la caméra leur tourne par exemple autour pour mieux rapprocher les personnages dans leur jeu de séduction. Lorsque Paul plonge dans l’eau d’un lac à la fin du film, il est observé depuis un point de vue subaquatique, tandis qu’une échappée sur les toits de Paris fait aussi la part belle au contre-jour sur les cheminées. Certains détails sont soignés, comme cette entrée de Camille dans le wagon de métro, habillée d’une veste au rouge écarlate, qui annonce l’aura dangereuse du personnage. Cette forêt symétrique et infinie dans laquelle se perd Paul plusieurs fois, est enfin le symbole d’un désarroi mental proche de l’errance.

Si Les Métamorphoses, autre film de Christophe Honoré sorti en 2014 adapté d’Ovide pouvaient surprendre, c’est parce qu’elles étaient remaniées dans des dialogues écrits pour des acteurs à l’accent de « jeunes d’aujourd’hui » qui lui ôtaient une part de crédibilité. On trouve à l’inverse ici une fluidité assez naturelle dans le passage du langage courant aux vers dramatiques qui ne confèrent pas, comme on pourrait le craindre, au film un aspect trop théâtral, alors même que certains vers sont déclamés avec fougue par Leprince-Ringuet. Le film ne commence d’ailleurs pas en vers, et le basculement se produit d’une manière assez inattendue lorsqu’au détour d’une rue, Paul manque de renverser un clochard, interprété par Thierry Hancisse, sociétaire de la Comédie Française. Celui-ci garde son parler théâtral, mais devant l’incrédulité de Paul de se trouver face à un tel personnage omniscient, qui semble même revêtir un caractère inquiétant voire surnaturel, les vers commencent à s’épanouir. Le spectateur entre ainsi dans un monde où il paraît évident qu’ils soient le meilleur moyen d’exprimer les plaies du cœur, avec un romantisme assumé.

Le montage semble aussi jouer à trouver des formes d’expression créatives rappelant parfois la Nouvelle Vague, comme lorsque le personnage du clochard lance une pièce de monnaie en l’air, qu’il récupère dans le plan suivant grâce à un raccord subtil, ou encore quand le découpage permet de voir certains personnages sous plusieurs angles. L’audace est poussée au point d’intégrer au film une chorégraphie à l’état d’esprit proche d’un Jacques Demy, dans une salle de répétitions au détour d’un escalier lugubre, à laquelle s’insèrent aussitôt Paul et Camille, qui seront bientôt liés par des sentiments ensorcelés. Un mur se lève alors pour dévoiler une salle de spectacle, véritable métaphore de l’écran de cinéma, ce qui n’est pas sans rappeler Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel, au détail près que la salle est cette fois-ci vide.

La musique est enfin joliment signée par le groupe Feu ! Chatterton, dont on croise le chanteur Arthur Teboul lors d’un voyage du protagoniste à la fin du film, dans l’oisiveté d’une route de campagne propice aux divagations poétiques. Il semblerait finalement que la modernité se trouve, en 2016, dans l’insertion de vers rimés dans le texte des acteurs, sans que cela ne déroute le spectateur. On sort rêveur et enjoué de la salle de cinéma, l’esprit empli de rimes et de formulations lettrées, porté par l’envie irrépressible de déclamer sa flamme aux mornes passagers du métro qui nous ramène jusque chez nous.


Bande annonce :


La Forêt de Quinconces
France – 2016
Date de sortie: 22 juin 2016
Durée: 1h49
Scenario et réalisation: Grégoire Leprince-Ringuet
Interprétation: Grégoire Leprince-Ringuet, Pauline Caupenne, Amandine Truffy, Thierry Hancisse, Marilyne Canto et Antoine Chappey
1er Assistant Réalisateur : Thomas Bobrowski
Chef opérateur : David Chambille
Montage : Nathalie Sanchez, Grégoire Leprince-Ringuet
Ingénieur du son : Elton Rabineau
Monteur son : Sebastien Noiré
Mixeur : Samuel Aïchoun
Chef costumière : Juliette Chanaud
Maquillage : Isabelle Vernus
Chef décoratrice : Clémence Petiniaud
Directeur de production : Thierry Cretagne
Musique : Clément Doumic
Produit par Paulo Branco
Une coproduction Alfama Films Production et ARTE France Cinéma
Avec la participation du CNC, ARTE France